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Mathématiques · Licence 2 · 11 min de lecture

Complétude et théorème du point fixe

Suites de Cauchy, espaces métriques complets, exemples et contre-exemples (l'ensemble des rationnels n'est pas complet), parties complètes d'un espace métrique, théorème du point fixe pour une application contractante d'un complet dans lui-même, majoration a priori de l'erreur après n itérations, méthode des approximations successives.

Chapitre du programme : Topologie et analyse

Bloc 1 sur 7 · Comprendre

Comprendre : converger sans connaître la limite

Pour montrer qu'une suite converge avec la définition, il faut connaître sa limite. Or la limite est souvent précisément ce qu'on cherche — la solution d'une équation, d'une équation différentielle. La complétude permet de prouver la convergence sans nommer la limite.

Suite de Cauchy. Dans un espace métrique (E,d)(E, d), une suite (xn)(x_n) est de Cauchy si ses termes se rapprochent les uns des autres :

∀ε>0, ∃N, ∀p,q≥N, d(xp,xq)<ε.\forall \varepsilon > 0,\ \exists N,\ \forall p, q \ge N,\ d(x_p, x_q) < \varepsilon.

Toute suite convergente est de Cauchy (deux termes proches de la limite sont proches entre eux). La réciproque dépend de l'espace.

Espace complet. (E,d)(E, d) est complet si toute suite de Cauchy de EE converge dans EE.

  • R\mathbb{R} est complet (c'est une des formes de l'axiome de la borne supérieure), et Rn\mathbb{R}^{n} aussi, avec n'importe quelle norme.
  • Q\mathbb{Q} ne l'est pas : la suite des approximations décimales par défaut de 2\sqrt{2}, 11 ; 1,41{,}4 ; 1,411{,}41 ; 1,4141{,}414 ; 1,41421{,}4142 ; …, est formée de rationnels, elle est de Cauchy (deux termes de rang ≥N\ge N diffèrent de moins de 10−N10^{-N}), mais sa limite 2\sqrt{2} n'est pas dans Q\mathbb{Q}.
  • ]0 ; 1]\left]0\,;\,1\right] n'est pas complet : (1n)\left(\frac{1}{n}\right) y est de Cauchy, de limite 00 hors de l'intervalle.

Parties complètes. Une partie fermée d'un espace complet est complète : une suite de Cauchy de la partie converge dans l'espace, et le fermé retient sa limite. Réciproquement, une partie complète d'un espace métrique est fermée. Ainsi tout segment [a ; b][a\,;\,b] de R\mathbb{R}, toute demi-droite fermée [a ; +∞[[a\,;\,+\infty[, est complet. Attention : c'est la complétude de l'espace ambiant qui fait le travail. Dans Q\mathbb{Q}, la partie {x∈Q:1≤x≤2}\{x \in \mathbb{Q} : 1 \le x \le 2\} est fermée et bornée, mais pas complète.

Contraction. Une application f:E→Ef : E \to E est contractante s'il existe une constante kk avec 0≤k<10 \le k < 1, la même pour tous les couples, telle que

d(f(x),f(y))≤k d(x,y)pour tous x,y∈E.d(f(x), f(y)) \le k\,d(x, y) \quad \text{pour tous } x, y \in E.

Sur un intervalle de R\mathbb{R}, l'inégalité des accroissements finis fournit kk : si ff est dérivable et ∣f′∣≤k\lvert f' \rvert \le k sur l'intervalle, alors ff est kk-lipschitzienne. Il faut le maximum de ∣f′∣\lvert f' \rvert sur tout l'intervalle, pas sa valeur en un point.

Bloc 2 sur 7 · Approfondir

Approfondir : le théorème, sa preuve, ses hypothèses

Théorème du point fixe de Banach. Soit (E,d)(E, d) un espace métrique complet et f:E→Ef : E \to E une application contractante de rapport k<1k < 1. Alors :

  1. ff admet un unique point fixe x∗x^{*} ;
  2. pour tout x0∈Ex_0 \in E, la suite définie par xn+1=f(xn)x_{n + 1} = f(x_n) converge vers x∗x^{*} ;
  3. on a la majoration a priori
d(xn,x∗)≤kn1−k d(x1,x0).d(x_n, x^{*}) \le \dfrac{k^{n}}{1 - k}\,d(x_1, x_0).

Preuve. Par récurrence, d(xn+1,xn)≤kn d(x1,x0)d(x_{n + 1}, x_n) \le k^{n}\,d(x_1, x_0). Pour q>pq > p, l'inégalité triangulaire et la somme géométrique donnent

d(xp,xq)≤(kp+⋯+kq−1) d(x1,x0)≤kp1−k d(x1,x0),d(x_p, x_q) \le (k^{p} + \dots + k^{q - 1})\,d(x_1, x_0) \le \dfrac{k^{p}}{1 - k}\,d(x_1, x_0),

qui tend vers 00 : la suite est de Cauchy. L'espace est complet, elle converge vers un x∗∈Ex^{*} \in E. Comme ff est continue (lipschitzienne), x∗=lim⁡xn+1=f(lim⁡xn)=f(x∗)x^{*} = \lim x_{n + 1} = f(\lim x_n) = f(x^{*}). Unicité : si f(y)=yf(y) = y, alors d(x∗,y)≤k d(x∗,y)d(x^{*}, y) \le k\,d(x^{*}, y) avec k<1k < 1, donc d(x∗,y)=0d(x^{*}, y) = 0. La majoration a priori est l'inégalité ci-dessus avec q→∞q \to \infty.

Usage sur un segment. Pour ff définie sur I=[a ; b]I = [a\,;\,b], on vérifie deux choses :

  • la stabilité f(I)⊆If(I) \subseteq I — sans elle, ff n'est pas une application de II dans II, les itérés peuvent sortir de II, et le théorème ne dit rien ;
  • la contraction : sup⁡I∣f′∣=k<1\sup_{I} \lvert f' \rvert = k < 1. II est fermé dans R\mathbb{R} complet, donc complet : le théorème s'applique.

Chaque hypothèse est nécessaire.

  • Sans stabilité : g(x)=x2+1g(x) = \dfrac{x}{2} + 1 est contractante de rapport 12\dfrac{1}{2}, mais g(1)=32∉[0 ; 1]g(1) = \dfrac{3}{2} \notin [0\,;\,1] ; son seul point fixe, 22, est hors de l'intervalle.
  • Sans rapport uniforme : f(x)=x+1xf(x) = x + \dfrac{1}{x} sur [1 ; +∞[[1\,;\,+\infty[ (complet, et stable) vérifie ∣f(x)−f(y)∣=∣x−y∣(1−1xy)<∣x−y∣\lvert f(x) - f(y) \rvert = \lvert x - y \rvert\left(1 - \dfrac{1}{xy}\right) < \lvert x - y \rvert pour x≠yx \ne y, mais le facteur tend vers 11 : aucun k<1k < 1 ne convient, et ff n'a aucun point fixe (x+1x=xx + \dfrac{1}{x} = x est impossible).
  • Sans complétude : x↦x2x \mapsto \dfrac{x}{2} sur ]0 ; 1]\left]0\,;\,1\right] est contractante et stable, mais son point fixe 00 manque à l'espace.

Le théorème donne une condition suffisante. f(x)=3x2+15f(x) = \dfrac{3x^{2} + 1}{5} envoie [0 ; 1][0\,;\,1] dans [0,2 ; 0,8][0{,}2\,;\,0{,}8], mais f′(1)=65>1f'(1) = \dfrac{6}{5} > 1 : elle n'est pas contractante sur [0 ; 1][0\,;\,1]. Elle a pourtant un point fixe dans l'intervalle, 5−136≈0,232\dfrac{5 - \sqrt{13}}{6} \approx 0{,}232. Le théorème ne s'applique pas ; cela ne prouve pas l'absence de point fixe.

Méthode des approximations successives. Le théorème est constructif : itérer ff à partir de n'importe quel point fournit des valeurs approchées de x∗x^{*}, avec une erreur garantie par la majoration a priori — avant même d'avoir calculé les itérés.

Bloc 3 sur 7 · Exemple

Exemple guidé : résoudre cos x = x

Énoncé. On cherche les solutions de cos⁡x=x\cos x = x.

  1. Montrer que f=cos⁡f = \cos vérifie les hypothèses du théorème du point fixe sur I=[0 ; 1]I = [0\,;\,1].
  2. On part de x0=0x_0 = 0. Quel rang nn la majoration a priori garantit-elle pour avoir ∣xn−x∗∣≤10−3\lvert x_n - x^{*} \rvert \le 10^{-3} ?
  3. Même travail pour h(x)=12+xh(x) = \dfrac{1}{2 + x} sur [0 ; 1][0\,;\,1].

---

1. Les deux hypothèses. II est un segment, fermé dans R\mathbb{R} complet : il est complet.

  • Stabilité. cos⁡\cos est décroissante sur [0 ; 1][0\,;\,1], donc cos⁡(I)=[cos⁡1 ; cos⁡0]≈[0,540 ; 1]⊆[0 ; 1]\cos(I) = [\cos 1\,;\,\cos 0] \approx [0{,}540\,;\,1] \subseteq [0\,;\,1]. ✓\checkmark
  • Contraction. ∣cos⁡′x∣=sin⁡x\lvert \cos' x \rvert = \sin x est croissant sur [0 ; 1][0\,;\,1], de maximum k=sin⁡1≈0,841 5<1k = \sin 1 \approx 0{,}841\,5 < 1. Par l'inégalité des accroissements finis, cos⁡\cos est kk-lipschitzienne sur II. ✓\checkmark

Le théorème donne un unique point fixe x∗∈[0 ; 1]x^{*} \in [0\,;\,1], limite des itérés : x∗≈0,739 085x^{*} \approx 0{,}739\,085.

2. Rang garanti. x1=cos⁡0=1x_1 = \cos 0 = 1, donc d(x1,x0)=1d(x_1, x_0) = 1. On veut kn1−k≤10−3\dfrac{k^{n}}{1 - k} \le 10^{-3}, soit kn≤10−3(1−k)k^{n} \le 10^{-3}(1 - k). Comme ln⁡k<0\ln k < 0, l'inégalité se retourne en divisant :

n≥ln⁡(10−3(1−sin⁡1))ln⁡(sin⁡1)≈50,7,donc n=51.n \ge \dfrac{\ln\left(10^{-3}(1 - \sin 1)\right)}{\ln(\sin 1)} \approx 50{,}7, \qquad \text{donc } n = 51.

Contrôle : k511−k≈9,5×10−4\dfrac{k^{51}}{1 - k} \approx 9{,}5 \times 10^{-4} convient, k501−k≈1,13×10−3\dfrac{k^{50}}{1 - k} \approx 1{,}13 \times 10^{-3} non. En réalité, les itérés atteignent la précision 10−310^{-3} dès le rang 1616 : la majoration a priori est une garantie, souvent pessimiste, pas le rang réel.

3. Une contraction plus forte. h(0)=12h(0) = \dfrac{1}{2}, h(1)=13h(1) = \dfrac{1}{3} et hh décroissante : h(I)=[13 ; 12]⊆Ih(I) = \left[\dfrac{1}{3}\,;\,\dfrac{1}{2}\right] \subseteq I. ∣h′(x)∣=1(2+x)2≤14=k\lvert h'(x) \rvert = \dfrac{1}{(2 + x)^{2}} \le \dfrac{1}{4} = k. Point fixe : x(2+x)=1x(2 + x) = 1, soit x2+2x−1=0x^{2} + 2x - 1 = 0, d'où x∗=2−1≈0,4142x^{*} = \sqrt{2} - 1 \approx 0{,}4142 (l'autre racine est négative). Itérés : 00 ; 0,50{,}5 ; 0,40{,}4 ; 0,41670{,}4167 ; 0,41380{,}4138 — ils encadrent alternativement x∗x^{*}, ce qui est la signature d'une dérivée négative. Pour une précision 10−610^{-6}, avec d(x1,x0)=12d(x_1, x_0) = \dfrac{1}{2} : (1/4)n3/4×12≤10−6\dfrac{(1/4)^{n}}{3/4} \times \dfrac{1}{2} \le 10^{-6} dès n=10n = 10.

Lecture. Plus kk est petit, plus la convergence est rapide : 5151 itérations garanties pour k≈0,84k \approx 0{,}84, 1010 pour k=0,25k = 0{,}25 et une précision mille fois plus fine.

Bloc 4 sur 7 · Visualiser

Visualiser : la bande et le rang garanti

Figure (fig.math.convergence-definition, figure programmatique de la leçon de L1 sur la définition de la limite, réutilisée ici parce qu'elle dessine une bande de largeur ε\varepsilon et le rang à partir duquel la suite y reste) : deux repères montrant la même suite monotone qui monte vers ℓ=3\ell = 3, une bande ]ℓ−ε ; ℓ+ε[\left]\ell - \varepsilon\,;\,\ell + \varepsilon\right[ avec ε=0,1\varepsilon = 0{,}1 puis ε=0,01\varepsilon = 0{,}01, et le premier rang NN à l'intérieur (99, puis 9999) ; en bas, deux vignettes opposent une suite qui reste dans la bande et une suite qui en ressort sans cesse.

Pour cette leçon :

  • La bande est centrée sur une limite connue. C'est ce que la définition exige, et ce dont le théorème du point fixe se passe : la majoration a priori kn1−k d(x1,x0)\dfrac{k^{n}}{1 - k}\,d(x_1, x_0) ne fait intervenir que kk, x0x_0 et x1x_1. Elle dessine une bande autour de x∗x^{*} sans connaître x∗x^{*}.
  • Le rang NN de la figure est le premier rang où la suite entre dans la bande ; le rang de la majoration a priori est un rang à partir duquel on est sûr d'y être. Pour cos⁡\cos, 5151 contre 1616 réellement : la garantie arrive plus tard que le fait.
  • Bande divisée par 1010, rang multiplié par 1111 dans la figure ; pour une contraction, diviser ε\varepsilon par 1010 ajoute seulement ln⁡10∣ln⁡k∣\dfrac{\ln 10}{\lvert \ln k \rvert} itérations (environ 1313 pour k=sin⁡1k = \sin 1, moins de 22 pour k=14k = \dfrac{1}{4}) : la convergence d'une contraction est géométrique, bien plus rapide que celle de la suite dessinée.
  • La vignette de droite (une suite qui entre et ressort indéfiniment) ne peut pas être une suite d'itérés d'une contraction : les écarts successifs décroissent au moins comme knk^{n}.

Ce que la figure ne montre pas : les itérés eux-mêmes ; pour h(x)=12+xh(x) = \dfrac{1}{2 + x}, ils oscillent de part et d'autre de 2−1\sqrt{2} - 1, alors que la suite de la figure s'en approche par en dessous.

Convergence d’une suite : pour tout ε, il existe un rang N à partir duquel tous les termes restent dans la bande ]ℓ − ε ; ℓ + ε[ — Deux repères côte à côte, la même suite uₙ = (3n + 5)/(n + 2) = 3 − 1/(n + 2), deux exigences.
Convergence d’une suite : pour tout ε, il existe un rang N à partir duquel tous les termes restent dans la bande ]ℓ − ε ; ℓ + ε[ · Ouvrir la figure en grand

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Sources

  • Arrêté du 30 juillet 2018 relatif au diplôme national de licence — cadre national des formations ; le contenu de la mention mathématiques est fixé par chaque université, il n'existe pas de programme national détaillé
  • C. Wagschal, Topologie et analyse fonctionnelle, Hermann
  • W. Rudin, Principles of Mathematical Analysis, McGraw-Hill
  • H. Queffélec, C. Zuily, Analyse pour l'agrégation, Dunod

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