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Mathématiques · Prépa 1re année · 16 min de lecture

Développements limités : remplacer par un polynôme

Formule de Taylor-Young, DL usuels en 0 (e^x, ln(1+x), (1+x)^α, sin, cos), opérations sur les DL, applications aux limites et équivalents.

Chapitre du programme : Analyse

Bloc 1 sur 7 · Comprendre

Comprendre : approcher une fonction par un polynôme

Vous savez déjà remplacer une fonction par une droite : c'est la tangente. Si ff est dérivable en 00, alors f(x)f(x) vaut f(0)+f′(0) xf(0) + f'(0)\,x, à une erreur près qui tend vers 00 plus vite que xx. Cette approximation est excellente… tant qu'on reste très près de 00, et tant qu'on ne cherche pas mieux qu'un ordre 11. Lorsque les premiers termes se compensent dans un quotient de forme 00\frac{0}{0}, la tangente peut ne plus suffire : il faut un développement à l’ordre 2, puis 3, puis n : la partie polynomiale a un degré au plus égal à cet ordre. C'est exactement ce qu'est un développement limité.

Définition. Soit ff définie au voisinage de 00 et n∈Nn \in \mathbb{N}. On dit que ff admet un développement limité à l'ordre nn en 00, en abrégé DLn(0)\mathrm{DL}_n(0), s'il existe des réels a0,a1,…,ana_0, a_1, \ldots, a_n tels que

f(x)=a0+a1x+a2x2+⋯+anxn+o(xn)(x→0).f(x) = a_0 + a_1 x + a_2 x^{2} + \cdots + a_n x^{n} + o(x^{n}) \qquad (x \to 0).

La partie polynomiale a0+a1x+⋯+anxna_0 + a_1 x + \cdots + a_n x^{n} s'appelle la partie régulière, et o(xn)o(x^{n}) le reste.

Que veut dire le reste ? L'écriture o(xn)o(x^{n}) — « petit o de xnx^{n} » — désigne une fonction ε(x) xn\varepsilon(x)\,x^{n} où ε(x)\varepsilon(x) tend vers 00 quand xx tend vers 00. Autrement dit : l'erreur commise en remplaçant ff par son polynôme est négligeable devant xnx^{n}. Ce n'est PAS « l'erreur est nulle », ni « l'erreur est petite » : c'est une comparaison, et une comparaison locale, valable au voisinage de 00 et nulle part ailleurs.

Pourquoi une telle écriture est-elle utile ? Parce qu'un polynôme, on sait tout en faire : l'additionner, le multiplier, le composer, repérer son terme de plus bas degré. Une fonction transcendante comme exe^{x} ou ln⁡(1+x)\ln(1+x), non. Le développement limité est donc un traducteur : il transforme un problème d'analyse en un calcul de polynômes, et le reste porte la trace de ce qu'on a jeté.

Le théorème qui les fabrique.

Formule de Taylor-Young. Si ff est nn fois dérivable en 00, alors

f(x)=∑k=0nf(k)(0)k! xk+o(xn).f(x) = \sum_{k=0}^{n} \frac{f^{(k)}(0)}{k!}\,x^{k} + o(x^{n}).

Elle donne la partie régulière en fonction des dérivées successives, et elle explique d'un coup tous les développements usuels : le coefficient de xkx^{k} n'est autre que f(k)(0)/k!f^{(k)}(0)/k!. Elle est locale : elle décrit ce qui se passe au voisinage de 00, elle ne fournit pas à elle seule une borne numérique explicite de l’erreur sur un intervalle fixé ; le petit o signifie cependant que pour tout epsilon positif, l’erreur est au plus epsilon fois ∣x∣n|x|^n assez près de zéro.

Le point qui rend tout le calcul licite.

Unicité. Si ff admet un DLn(0)\mathrm{DL}_n(0), sa partie régulière est unique.

Sans ce résultat, rien ne serait possible : c'est lui qui autorise à obtenir un développement par tout chemin justifié — produit, composition sous ses hypothèses, identification — et à identifier ensuite les coefficients terme à terme, comme on identifie deux polynômes égaux. Deux corollaires utiles : si ff est paire, tous les coefficients d'indice impair sont nuls ; si ff est impaire, tous ceux d'indice pair le sont. C'est pourquoi le développement de cos⁡\cos ne contient que des puissances paires, celui de sin⁡\sin que des impaires — et c'est un contrôle gratuit sur toute copie.

Les six développements à connaître par cœur. Ils s'obtiennent tous par Taylor-Young, et on ne les redémontre plus :

ex=1+x+x22+x36+o(x3),ln⁡(1+x)=x−x22+x33+o(x3),e^{x} = 1 + x + \frac{x^{2}}{2} + \frac{x^{3}}{6} + o(x^{3}), \qquad \ln(1+x) = x - \frac{x^{2}}{2} + \frac{x^{3}}{3} + o(x^{3}),
sin⁡x=x−x36+o(x4),cos⁡x=1−x22+x424+o(x5),\sin x = x - \frac{x^{3}}{6} + o(x^{4}), \qquad \cos x = 1 - \frac{x^{2}}{2} + \frac{x^{4}}{24} + o(x^{5}),
(1+x)α=1+αx+α(α−1)2x2+o(x2),11−x=1+x+x2+x3+o(x3).(1+x)^{\alpha} = 1 + \alpha x + \frac{\alpha(\alpha-1)}{2}x^{2} + o(x^{2}), \qquad \frac{1}{1-x} = 1 + x + x^{2} + x^{3} + o(x^{3}).

Ces six lignes sont l'outillage complet de la leçon. Tout le reste s'en déduit par les opérations du bloc suivant.

Bloc 2 sur 7 · Approfondir

Approfondir : les opérations, et leurs conditions

Un développement limité se manipule comme un polynôme — à une discipline près : on tronque à l'ordre voulu, et le reste absorbe tout ce qui est plus petit. Voici les quatre opérations, avec ce qui les rend légitimes.

Somme. Si ff et gg ont un DLn(0)\mathrm{DL}_n(0), alors f+gf + g aussi, et on ajoute les parties régulières terme à terme. Aucune condition. Attention seulement à l'ordre : la somme n'est développée qu'à l'ordre du moins bon des deux.

Produit. On multiplie les deux parties régulières, puis on jette tous les termes de degré strictement supérieur à nn. Leurs coefficients ne sont pas justifiés par ces seules données : des contributions inconnues d’ordre supérieur peuvent s’y ajouter. Ces termes sont absorbés dans le reste au niveau de précision retenu. Exemple, à l'ordre 22 :

e2xcos⁡(3x)=(1+2x+2x2+o(x2))(1−9x22+o(x2))=1+2x+(2−92)x2+o(x2)=1+2x−5x22+o(x2).e^{2x}\cos(3x) = \left(1 + 2x + 2x^{2} + o(x^{2})\right)\left(1 - \frac{9x^{2}}{2} + o(x^{2})\right) = 1 + 2x + \left(2 - \frac{9}{2}\right)x^{2} + o(x^{2}) = 1 + 2x - \frac{5x^{2}}{2} + o(x^{2}).

Composition — vérifier le point de développement. Pour développer f(u(x))f(u(x)) en substituant le DL de uu dans celui de ff, il faut que u(x)u(x) tende vers 00 quand xx tend vers 00, ce qui équivaut à u(0)=0u(0)=0 lorsque u est définie et continue en zéro. La raison est immédiate : le développement de ff dont on dispose est un développement en 00, il ne décrit ff qu'au voisinage de 00. Si u tend vers 1, il faut un développement de la fonction extérieure au voisinage de 1, ou un changement d’écriture approprié, pas son développement en zéro.

esin⁡x=1+(x−x36)+12(x−x36)2+16 x3+o(x3)=1+x+x22+o(x3),e^{\sin x} = 1 + \left(x - \frac{x^{3}}{6}\right) + \frac{1}{2}\left(x - \frac{x^{3}}{6}\right)^{2} + \frac{1}{6}\,x^{3} + o(x^{3}) = 1 + x + \frac{x^{2}}{2} + o(x^{3}),

où l'on a jeté, dans chaque carré et chaque cube, tout ce qui dépasse le degré 33. Vérification du coefficient de x3x^{3} : −16-\frac{1}{6} (issu du sinus), plus 00 (le double produit du carré est en x4x^{4}), plus 16\frac{1}{6} (issu du cube) — total nul.

Quotient. Deux méthodes, au choix. Soit on écrit 11+v\dfrac{1}{1+v} avec vv tendant vers 00 et on compose avec le DL de 11−x\dfrac{1}{1-x} ; soit on pose le quotient comme une division suivant les puissances croissantes. La condition est toujours la même : le dénominateur ne doit pas s'annuler en 00 — sinon on factorise d'abord la puissance de xx fautive.

Intégration et dérivation. Pour une fonction f continue près de zéro et une primitive F, on peut intégrer le DL terme à terme : le reste devient o(xn+1)o(x^{n+1}) et la constante est F(0)F(0), pas f(0)f(0). C'est ainsi qu'on retrouve ln⁡(1+x)\ln(1+x) en intégrant 11+x\dfrac{1}{1+x}. En revanche, on ne dérive pas un DL : l'existence d'un DLn\mathrm{DL}_n de ff n'entraîne pas celle d'un DLn−1\mathrm{DL}_{n-1} de f′f'. On dérive la FONCTION, puis on développe.

---

À quoi servent-ils ? Trois usages, dans cet ordre d'importance.

1. Lever une forme indéterminée. C'est l'usage massif. Une limite en 00\frac{0}{0} se traite en développant numérateur et dénominateur à des ordres suffisamment précis pour identifier leurs premiers termes non nuls. Le principe : si N(x)=axp+o(xp)N(x) = a x^{p} + o(x^{p}) et D(x)=bxq+o(xq)D(x) = b x^{q} + o(x^{q}) avec aa et bb non nuls, alors

N(x)D(x)∼0ab xp−q.\frac{N(x)}{D(x)} \underset{0}{\sim} \frac{a}{b}\,x^{p-q}.

La limite est donc a/ba/b si p=qp = q, elle est nulle si p>qp > q, de module non borné si p<qp<q ; il faut examiner les signes et la parité pour les limites de chaque côté. Toute la difficulté pratique tient dans le choix de l'ordre : trop bas, on obtient 00\frac{0}{0} à nouveau et on conclut faussement ; trop haut, on calcule pour rien.

2. Produire un équivalent. Le premier terme non nul d'un DL est un équivalent de la fonction : si f(x)=apxp+o(xp)f(x) = a_p x^{p} + o(x^{p}) avec apa_p non nul, alors f(x)∼apxpf(x) \sim a_p x^{p} au voisinage de 00. C'est la passerelle avec les relations de comparaison vues juste avant dans le cycle. Attention : un équivalent se multiplie et se divise, il ne s'ajoute pas — c’est parce qu’aucune règle générale d’addition n’est valable en présence d’une annulation qu'on garde le DL complet plutôt que le seul premier terme.

3. Situer une courbe par rapport à sa tangente. Si f(x)=f(0)+f′(0)x+apxp+o(xp)f(x) = f(0) + f'(0)x + a_p x^{p} + o(x^{p}) avec apa_p non nul et p≥2p \ge 2, alors la tangente en 00 a pour équation y=f(0)+f′(0)xy = f(0) + f'(0)x, et le signe de apxpa_p x^{p} donne la position locale de la courbe : au-dessus si ce terme est positif, au-dessous sinon. Si pp est pair, la courbe reste du même côté ; si pp est impair, elle traverse la tangente ; conclure à un changement de convexité demande des hypothèses supplémentaires sur les dérivées au voisinage.

Un dernier mot sur le reste. Le o(xn)o(x^{n}) n'est pas décoratif. Écrire ex=1+x+x22e^{x} = 1 + x + \frac{x^{2}}{2} sans reste est faux : les deux membres ne sont égaux pour aucun xx non nul. Écrire ex=1+x+x22+o(x2)e^{x} = 1 + x + \frac{x^{2}}{2} + o(x^{2}) est vrai, et cette vérité est locale. Un DL ne dit rien de ff en dehors du voisinage de 00, et ne traite une limite à l’infini qu’après un changement de variable et une justification adaptés.

Bloc 3 sur 7 · Exemple

Exemple guidé : deux soustractions, deux limites

Pour x non nul proche de zéro, comparons

A(x)=esin⁡x−1−x−x2/2x3,B(x)=esin⁡x−1−sin⁡x−(sin⁡x)2/2x3.A(x)=\frac{e^{\sin x}-1-x-x^2/2}{x^3},\qquad B(x)=\frac{e^{\sin x}-1-\sin x-(\sin x)^2/2}{x^3}.

Les deux numérateurs semblent proches ; la différence de ce qu’on retranche intervient pourtant précisément à l’ordre utile.

Composer à l’ordre 3. Avec u=sin⁡x=x−x3/6+o(x3)u=\sin x=x-x^3/6+o(x^3), on utilise eu=1+u+u2/2+u3/6+o(u3)e^u=1+u+u^2/2+u^3/6+o(u^3). Puisque u/x tend vers 1, le reste composé est o(x3)o(x^3). Le carré vaut x2+o(x3)x^2+o(x^3) et le cube x3+o(x3)x^3+o(x^3). Les deux coefficients cubiques, −1/6 et +1/6, se compensent :

esin⁡x=1+x+x22+o(x3).e^{\sin x}=1+x+\frac{x^2}{2}+o(x^3).

Ainsi A(x) tend vers zéro, bien que le polynôme écrit n’ait que le degré 2 : on dispose d’une précision d’ordre 3 avec coefficient cubique nul.

Garder la variable intérieure pour B. Avant de développer le sinus, eu−1−u−u2/2=u3/6+o(u3)e^u-1-u-u^2/2=u^3/6+o(u^3). Donc

B(x)=16(sin⁡xx)3+o(1)⟶16.B(x)=\frac16\left(\frac{\sin x}{x}\right)^3+o(1)\longrightarrow\frac16.

Retrancher x plutôt que sin x change le terme cubique ; ce n’est pas un détail d’arrondi.

Contrôle de la différence. B−A=(x−sin⁡x+(x2−(sin⁡x)2)/2)/x3B-A=(x-\sin x+(x^2-(\sin x)^2)/2)/x^3. Le premier quotient tend vers 1/6 ; le second tend vers zéro car x2−sin⁡2x=(x−sin⁡x)(x+sin⁡x)=O(x4)x^2-\sin^2x=(x-\sin x)(x+\sin x)=O(x^4). On retrouve la différence 1/6 des limites.

Bloc 4 sur 7 · Visualiser

Visualiser : approximation locale et erreur

La figure existante comporte deux panneaux et deux vignettes. À gauche, exe^x est comparée à P1=1+xP_1=1+x, P2=1+x+x2/2P_2=1+x+x^2/2 et P3=1+x+x2/2+x3/6P_3=1+x+x^2/2+x^3/6 dans un repère orthonormé. Les styles de trait distinguent les courbes. La bande −0,3 à 0,3 rappelle le voisinage de zéro, sans garantir que tous les écarts sont invisibles à cette échelle.

À droite, les deux axes sont logarithmiques : x va de 0,01 à 1, l’erreur de 10−810^{-8} à 1. Les références x2x^2, x3x^3 et x4x^4 sont donc des droites de pentes 2, 3 et 4. Pour les polynômes de l’exponentielle illustrés, ex−Pn(x)∼xn+1/(n+1)!e^x-P_n(x)\sim x^{n+1}/(n+1)! quand x tend vers zéro par valeurs positives. Les erreurs se rapprochent de leurs références en régime asymptotique ; elles ne sont pas exactement des puissances sur tout le panneau.

Les vignettes utilisent ln⁡(1+x)=x+o(x)\ln(1+x)=x+o(x) : y=x est une tangente. Substituer u=2+x dans ce seul développement en u=0 serait injustifié puisque u tend vers 2. Un développement au bon centre, ou une réécriture autour de ce centre, est nécessaire.

Lecture et limite. Pour ces approximations de l’exponentielle, augmenter l’ordre améliore les écarts représentés près de zéro. Ce n’est pas une garantie générale d’amélioration pour toute fonction, tout x et tout ordre. Un tracé approché ou un échantillonnage ne constitue pas une borne uniforme certifiée de son erreur.

Développements limités de eˣ en 0 : les approximations successives, puis l’erreur en échelle logarithmique — Deux panneaux et un bandeau. (1) À gauche, repère orthonormé, x de −1,5 à 1,5, y de −0,5 à 4,5, axes passant par l'origine : la co…
Développements limités de eˣ en 0 : les approximations successives, puis l’erreur en échelle logarithmique · Ouvrir la figure en grand

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Sources

  • BO spécial n°1 du 11 février 2021 — programme de mathématiques de la classe de MPSI, partie « Analyse asymptotique » (relations de comparaison, développements limités usuels en 0, opérations, applications)
  • BO spécial n°1 du 11 février 2021 — programme de mathématiques de la classe de PCSI, partie « Analyse asymptotique »
  • J.-M. Monier, Analyse MPSI, Dunod — chapitre « Développements limités »
  • X. Gourdon, Les Maths en tête — Analyse, Ellipses — chapitre sur les développements limités et les formules de Taylor
  • Jiří Lebl, Basic Analysis I, 4.3 — théorème de Taylor, reste et portée locale : https://www.jirka.org/ra/html/sec_taylor.html

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